Archives Mensuelles: mai 2013

Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais

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Hustvedt - Tout ce que j'aimais– Je comprends très bien. J’ai beaucoup réfléchi à ça, Matt. L’endroit où je me trouve échappe à ma vue. C’est pareil pour tout le monde. On ne se voit pas dans le tableau, hein ? C’est comme un trou.

– Et quand je réfléchis à ça en même temps qu’à tous ces gens en train de penser leurs milliards de pensées – là, en ce moment, ça ne cesse jamais – j’ai l’impression que tout flotte. » Il fit une pause. « En revenant dans la voiture, quand on se taisait tous, je réfléchissais à la façon dont les pensées de tout le monde changent sans arrêt. Les pensées des gens pendant le match s’étaient transformées depuis que nous étions dans la voiture. Ça, c’était alors, mais ceci, c’est maintenant, et puis ce maintenant disparaît et un nouveau le remplace. Juste maintenant, je dis juste maintenant, mais c’est passé avant que j’aie fini de le dire.

– D’une certaine façon, lui dis-je, ce maintenant dont tu parles existe à peine. On le sent, mais il est impossible à mesurer. Le passé est toujours en train de manger le présent. » Je lui caressai les cheveux et repris, après un silence : « Je crois que c’est pour ça que j’ai toujours aimé la peinture. Quelqu’un peint un tableau dans le temps, mais, une fois qu’il est peint, le tableau reste au présent.

Babel, pages 167-168

C’est une histoire d’amour, d’amitié, de mort, de mensonge, d’enfants et d’art. C’est une histoire de vie. Léo et Erica, Bill et Violet. Matt et Mark. Deux couples, deux enfants, des histoires croisées, superposées. D’exposition en exposition, ils avancent, et nous aussi. Les réflexions artistiques nous plongent dans les méandres de la pensée et des sentiments.

Si la qualité de l’écriture est indéniable, il est possible de regretter un scénario parfois un peu poussif et quelques longueurs. Mais l’auteure parvient tout de même à nous faire sentir avec brio ce que vivent ses personnages, nous transportant dans un New York artistique et un peu fou. Cette folie qui hante les personnages et la ville est à la fois ancestrale et contemporaine. Et, parfois, momentanément ou durablement, elle nous gagne.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Dolce Agonia de Nancy Huston.

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Régis de Sà Moreira, Mari et femme

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Sa Moreira - Mari et femmeL’air s’alourdit.

Vous vous dévisagez à présent, ta femme et toi, toi et ta femme, assis l’un à la place de l’autre à la table de votre cuisine.

Vous vous accrochez à la table.

Vous essayez de supporter ce qui vous arrive.

De vous supporter.

Vous n’osez pas encore vous parler.

Si vous aviez le cœur à rire, vous ririez sûrement.

Mais votre cœur est las et vous ne riez pas.

Tu es elle et elle est toi.

Pour une séparation, c’est raté.

Le Livre de Poche, pages 17-18

Ils se réveillent un matin et tout a changé. Les bras, les jambes, les yeux, les cheveux. Plus rien ne leur appartient. Dans son corps à elle, son histoire à lui. Dans son corps à lui, son esprit à elle. « Pour une séparation, c’est raté. »

Moins de deux cents pages, des chapitres brefs, des mots incisifs. Les quotidiens s’inversent, laissant le champ libre à la découverte de soi par l’autre. Ou de l’autre par soi. Ils ne savent plus bien, et nous non plus. Une main posée sur un corps, les regards qui se confondent et les personnalités qui se heurtent. C’est la rencontre du lit dans la chambre et du canapé dans le salon. C’est la renaissance d’un homme et d’une femme. C’est une histoire d’amour. Alambiquée, un peu destructrice, mais belle.

Et l’auteur fait naître l’envie, peut-être, de se mettre à la place de l’autre. De comprendre. Et de résoudre.

Du même auteur, lisez Le Libraire.

Découvrez aussi La Femme rompue de Simone de Beauvoir et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

Nancy Huston, Dolce Agonia

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Huston - Dolce Agonia– « Terrifiant, pourquoi ? demande Sean. On meurt et puis c’est tout.

– Mon fils a peur de vieillir, dit Patrizia au même moment.

– Votre fils ? dit Charles. Quel âge a-t-il ?

– Neuf ans.

– Il a neuf ans et il a peur de vieillir ?

– Ben oui. Il dit qu’il n’a pas envie d’entrer dans les nombres à deux chiffres. Qu’il a suffisamment grandi comme ça. Qu’il voudrait s’en tenir là. »

Brian et Hall éclatent de rire.

« J’avais neuf ans quand mon père est mort, dit Sean. Je ne permettrai à personne de se moquer de la sensibilité d’un enfant de neuf ans.

– Il dit, poursuit Patrizia, qu’il n’arrive pas à croire que c’est ça sa vraie vie. Il dit que chaque chose qu’il voit lui brise le cœur parce que ça lui rappelle une autre fois où il l’a vue, « quand il était heureux ».

Babel, pages 169-170

C’est le soir de Thanksgiving. Douze personnages et demi se retrouvent pour l’occasion chez le poète Sean Farrell. Le poète et alcoolique Sean Farrell. Ce sont les moindres des maux. Dépression, drogue, racisme, Apartheid, mort, inceste, prostitution, prison, maladie : la liste est encore bien plus longue. Et entre chaque chapitre, Dieu nous éclaire. Au fil des pages, il nous décrit par le menu comment il fera mourir successivement tous ces êtres.

Dit comme ça, on ne s’attend pas à un roman très optimiste. Certes. Mais il n’en est pas moins splendide (à mon avis) et, peut-être qu’il y a tout de même de l’espoir. Car la plume de Nancy Huston opère encore des miracles. C’est avec fascination que l’on suit les méandres de pensées et des sentiments – parfois fugaces mais pourtant prégnants – de ces douze adulte aux prises avec leur vie. Parenthèses à l’appui, l’auteur nous emmène et l’on oscille entre réalité et souvenir, présent et imaginaire. Les vies s’entremêlent et se scindent sous nos yeux attentifs. Violence et amour se jouxtent, et l’on ne sait pas toujours qui l’emportera. La mort sûrement…

De la même auteure, lisez Lignes de faille, Instruments des ténèbres, Danse noire et Trois fois septembre.

Découvrez aussi Les Oreilles de Buster de Maria Ernestam et Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt.

Emmanuel Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve

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Dongala - Photo de groupe au bord du fleuveEt clic, il a raccroché. Tu as senti la peur dans sa voix. Tu es étonnée. Qu’a à voir le sort malheureux du fils d’Iyissou avec votre histoire de pierres ? Pourquoi raconte-t-il que vous êtes manipulées par les partis d’opposition au gouvernement ? Le président de la République, le gouvernement, les ministres, les députés, les politiciens du parti au pouvoir et de l’opposition sont trop loin, trop haut placés pour vous les gens d’en bas. Seuls vos sacs de pierres et l’argent quotidien qu’ils vous rapportaient étaient proches de vous. Tu commences à douter de vos actions. Peut-être que, sans le vouloir, vous êtes allées trop loin ? Mais non, vos revendications sont justes.

Babel, page 137

Elles sont une quinzaine de « casseuses de cailloux » à travailler au bord d’un fleuve africain. D’un commun accord, elles augmentent le prix du sac de gravier. Va alors débuter une véritable lutte : pour leur survie d’une part, et pour leurs convictions d’autre part. Méréana va être hissée par ses comparses à la tête du mouvement. C’est un combat pour la dignité dans lequel elles s’engagent : dans ce pays où tout est sous le joug de la corruption, la femme ne possède aucun statut. Accusées de « faire de la politique » et d’être « contre le Président », elles se heurtent à un monde dont la violence n’a pas de limite, mais découvrent également une vie où le partage et l’entraide sont possibles, une vie qui les soulage.

Dans ce roman à la deuxième personne, Emmanuel Dongala mêle avec brio horreur et optimisme. L’argent, celui qui corrompt mais également celui qui permet de réaliser ses rêves, est omniprésent. En inventant l’histoire de ces femmes, l’auteur dénonce tout un mode de fonctionnement. Elles survivent toutes en cassant la pierre, mais possèdent chacune une histoire marquée par la guerre, la violence des hommes et l’injustice de certaines traditions. Et l’espoir réside dans l’union de ces forces féminines…

Découvrez aussi Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Le Meilleur reste à venir de Sefi Atta (chronique à venir dans un futur plus ou moins proche).