Archives Mensuelles: avril 2013

Lenia Major, La Fille aux licornes

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Major - La Fille aux licornes– Vous êtes fous ? lui lança Séber. Vous voulez nous faire tuer ?

– Et vous ? cracha Caer. Souhaitez-vous la fin des licornes sauvages ? La guerre avec le Kaltesland ? Quel autre choix avons-nous ? Que savez-vous de l’Enclave, hormis ce qu’en disent les contes pour faire peur aux enfants ? Qui y a pénétré depuis des générations ? A-t-on vu la moindre âme en sortir ? Quel danger réel, en dehors de l’altitude et du froid, y connaissez-vous ? Je vous écoute, maître licornier…

Séber restait silencieux. Il écarta les bras en signe d’impuissance.

– Je ne sais pas Caer, mais si ce lieu est maudit depuis des siècles, il y a une raison.

– Alors nous la découvrirons sur place et il sera bien temps d’aviser.

– Nous ? répéta Séber.

– Nous ! confirma Moran. Je préfère tenter ma chance dans l’Enclave plutôt que de laisser ces vermines filer.

– Nous ! l’appuya Ascane. Météor et moi ferons tout pour délivrer les siens.

Séber serra les mâchoires, prêt à laisser éclater sa rage. Un de ses licorniers et son apprentie étaient prêts à lui désobéir et à entreprendre avec le mage une aventure qui ne pourrait se terminer que tragiquement. Il les dévisagea l’un après l’autre, sans aménité, secouant la tête. Il s’attarda sur Ascane qui soutint fièrement son regard.

– Vous, une fille, dans ces lieux où Dieu seul sait quels périls nous guettent ? À quoi nous servirez-vous s’il faut nous battre ?

– Je ne suis pas une fille, maître Séber. Depuis des mois, je suis votre apprentie et comme telle, jamais vous n’avez eu à vous plaindre de moi, objecta Ascane sans ciller.

Tome 2, La Poursuite, pages 26-27

En Ampleterre, les licornes – ces créatures fabuleuses – existent bel et bien. Et Ascane a été choisie pour devenir apprentie licornière, mais sa nature féminine en laisse sceptique plus d’un. Cependant, elle va devoir faire très vite ses preuves : le chancelier du Kaltesland brise les âmes pour les assujettir et ni les hommes ni les licornes ne sont épargnés. Heureusement, Météor, son uni, est là pour l’aider…

Cette trilogie fantastique n’est certes pas révolutionnaire, mais elle est tout de même très sympathique. Tous les ingrédients nécessaires sont là : trois jeunes gens prêts à l’aventure (une fille et deux garçons), des animaux légendaires, de la magie, des bons et des méchants. Et pour les épices : une écriture tout à fait plaisante, une réflexion sur la liberté des peuples et sur la condition de la femme. En résumé, je recommande !

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Stephenie Meyer, Twilight

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Meyer - TwilightAu matin, j’eus beaucoup de mal à résister à la partie de moi qui était persuadée que ce qui s’était passé la veille relevait du rêve. La logique pas plus que le bon sens n’étaient de mon côté. Je m’accrochai à ce que je n’avais pu inventer – son odeur par exemple. J’étais sûre que jamais je n’aurais été capable de l’imaginer. Dehors, le temps était sombre et brumeux – l’idéal. Il n’aurait pas de raisons de sécher le lycée aujourd’hui. Je mis des vêtements épais en me rappelant que je n’avais plus de coupe-vent. Preuve supplémentaire que ma mémoire ne me jouait pas de tour.

Tome 1, Fascination, page 215

Qui aujourd’hui ne connaît pas la saga Twilight ? Et pourtant, elle a très mauvaise presse dans de nombreux milieux. On lui reproche d’être insipide, à l’eau de rose, mal écrite et pour les jeunes filles en mal d’amour (je cherche toujours à savoir pourquoi ce dernier point en ferait d’office un mauvais livre). On dit aussi qu’il ne s’agit pas de vrais vampires. Ah oui ? Parce que vous en connaissez beaucoup des vrais vampires ?

Donc oui, chez Stephenie Meyer, les vampires brillent au soleil et il n’y a pas de sexe avant le mariage. Of course, on est chez les Mormons. Mais quand même, on ne peut pas dénigrer une imagination certaine et un style qui, ma foi, n’est pas mauvais (à défaut d’être bon). Et je lui reconnais de m’avoir fait passer un bon moment de lecture et d’avoir constitué un sujet de mémoire passionnant. Car si l’on cherche plus loin que la bleuette, on peut trouver plein de choses : certaines simplement plaisantes et d’autres, à mon avis, fortement contestables. Pourtant, si Twilight jouit d’une telle renommée depuis plusieurs années, ce n’est sûrement pas pour rien…

Ah et j’oubliais la petite histoire : Bella déménage à Forks et là, elle rencontre Edward, un vampire version angélique. Paf, c’est le coup de foudre. Tout est là pour les séparer, mais bon, l’amour triomphe toujours. Et c’est sympa.

Jean-Noël Sciarini, Le Garçon bientôt oublié

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Sciarini - Le garçon bientôt oubliéJe sais que je suis un garçon. Je ne suis pas si bête. Et personne ne semble en douter. Mais moi, dans tout ça, qui suis-je ? Aurais-je le droit de choisir ? Ou de ne pas choisir ?

Des poils sur mon visage, mon torse, mon sexe, je veux bien. Mais mes seins, pourquoi ne poussent-ils pas ? Pourquoi n’aurais-je jamais besoin d’aller parler à ma mère, un jour, honteux et en pleurs :

– Maman, maman, je ne sais pas ce qui se passe… J’ai si peur de tout ce sang, que dois-je faire maman ?

Et ma mère, bienveillante, compréhensive, m’accompagnant à la pharmacie :

– Ce n’est rien, tu sais, juste la nature, Dieu, la biologie, je ne sais quoi.

Et ma voix, baissera-t-elle d’une tierce ou d’une octave ? Sur quelle portée pourrai-je chanter ma vie ?

Dans Le Garçon bientôt oublié, Jean-Noël Sciarini aborde un thème bien trop souvent absent de la littérature, qu’elle soit adulte, adolescente ou jeunesse ; la transsexualité. Avec une plume magnifique, l’auteur raconte la vie de Toni Canetto qui aura bientôt seize ans : les changements que subissent son corps, mais aussi tout ce qui se passe à l’intérieur, l’évolution de sa conscience et le chemin de son cœur.

Sous prétexte de nature, de religion ou de biologie, la société oblige à choisir, à cocher la case masculin ou féminin, les chromosomes étant censés faire foi. Comme tant d’autres – souvent ignorés, fréquemment méprisés – Toni ne prend pas place dans ce système binaire fermé. Certes il est né garçon, mais il grandit fille et s’épanouira femme. Au risque d’avancer des banalités, son parcours est semé d’embûches, envahi par l’incompréhension des autres, voire par leurs accusations et leur agressivité.

Sa rencontre avec une vieille prostituée parisienne l’aide cependant à avancer dans la direction qui est la sienne et le garçon bientôt oublié peut toujours compter sur une chanson :

One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful woman.

One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful girl.

But for today I am a child, for today I am a boy.

But for today I am a child, for today I am a boy.

Une chanson qui devrait résonner plus souvent aux oreilles de la société…

Écoutez les premières pages !

Eric Pessan, Plus haut que les oiseaux

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Pessan - Plus haut que les oiseauxLa ville entière, je la serre dans mes bras. C’est mon secret. Longtemps, je l’ai jalousement gardé, puis, un jour, je l’ai partagé avec mes meilleurs amis. Je voulais les étonner, je voulais leur montrer la cité comme ils ne l’avaient jamais vue. Quand ils sont montés pour la première fois, ils en tremblaient. Ils embarquaient avec moi. Enfant, je n’ai pas construit de cabane. On ne construit pas de cabane lorsque l’on habite en immeuble, il n’y a pas de forêt, pas de champs, juste des arbres poussant entre deux tuteurs dans les trous du bitume, avec le tuyau de l’arrosage automatique. Tout là-haut, c’est devenu ma cabane, une cabane dangereuse, clandestine et heureuse.

Dans ce roman bref et percutant, Éric Pessan nous raconte à la fois la vie dans la cité et la succession de hasards, d’actes plus ou moins réfléchis et de pures inconsciences qui façonnent notre chemin et nous induisent dans une certaine direction, parfois tragique.

Le narrateur habite le troisième étage de la plus haute tour du quartier. De sa fenêtre, il ne voit que le parking et l’immeuble d’en face. S’il lève la tête, il aperçoit le ciel. Alors, pour s’en rapprocher, il monte sur le toit. Ce lieu interdit élargit son horizon : il ne voit plus le ventre mais le dos des oiseaux, le monde est à ses pieds et ses amis jurent que par très beau temps on peut voir la mer. En tout cas, là-haut – plus haut que les oiseaux – on est libre. Mais en ce lundi 21 avril, ils sont trois sur le toit : ils parlent, ils rient, ils profitent, et ça tourne mal. Aucune méchanceté, aucune mauvaise intention, aucune préméditation. Seulement de l’inconscience.

L’auteur parvient parfaitement à nous faire ressentir la culpabilité et la peur des personnages : si la bêtise devenait irrémédiable, s’ils étaient mis en cause… A plusieurs reprises ils souhaitent parler, mais la panique et la honte leur lient la langue. Personne ne comprendrait. Tout le monde jugerait. Le silence est roi, il s’empare des êtres et les enferment dans leurs douleurs et leurs regrets.

Plus haut que les oiseaux touche par la profondeur, la candeur et la sincérité des sentiments. L’erreur est humaine, il est parfois primordial de s’en souvenir. Mais comment faire pour les réparer ? Le regard des autres peut être terrible, mais notre regard sur nous-mêmes est encore pire, intransigeant. Et c’est ceci qu’Éric Pessan parvient à nous transmettre avec brio.

Écoutez les premières pages !

Agnès Desarthe, Une partie de chasse

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Desarthe - Une partie de chasseTristan obéit et se met à courir, téléphone à la main, vérifiant l’écran de temps à autre. Il revient sur ses pas. Court dans une autre direction. Revient. Repart. Court plus loin, haletant.

Dans la gibecière, le lapin se demande ce que le jeune homme fabrique. Il reconnaît l’affolement, le zigzag, la course désespérée. Se serait-il changé en lapin ? Qu’est-ce qui lui prend ? Est-il poursuivi, pourchassé ? Des fusils sont-ils braqués sur lui ? Le lapin voudrait dire au jeune homme que la fuite est vaine, qu’il vaut mieux attendre, tapi dans la mousse, sans bouger, presque sans respirer.

Éditions de l’Olivier, page 34

Nouveau dans le village et en mal d’intégration, Tristan part à la chasse. À reculons. Sa femme Emma pense que là est la solution. Au petit matin donc, le jeune homme s’en va avec trois hommes : entre les gros bras et les blagues grivoises, il sent bien qu’il n’est pas à sa place. D’ailleurs, quand malencontreusement il tire sur un lapin, il le cache immédiatement dans sa gibecière, se donnant pour mission secrète de le garder en vie. Débute alors un dialogue silencieux entre l’homme et l’animal, ce dernier se faisant la voix de tous les questionnements plus ou moins absurdes – existentiels – qui sommeillent en nous.

Avec ses mots empreints à la fois de violence et de poésie, Agnès Desarthe dresse le portrait d’un Tristan naïf perdu dans une société dans laquelle il ne se reconnaît pas. Le lapin parle, les hommes sont pris dans un déluge digne de la Bible et les flash-back servent un roman initiatique de toute beauté. Car il s’agit bien ici de passer de l’enfance à l’âge adulte, et ceci ne peut se faire sans douleur : tout se transforme, les rêves en cauchemars, l’apathie en courage et la résignation en espoir. Peut-être.

De la même auteure, lisez Ce qui est arrivé aux Kempinski, Le Remplaçant, Poète maudit, Naissances et Je ne t’aime pas, Paulus.

Découvrez aussi Cette histoire-là d’Alessandro Baricco et La Nuit des princes charmants de Michel Tremblay.

Maria Ernestam, Les Oreilles de Buster

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Ernestam - Les Oreilles de BusterJ’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept quand j’ai finalement mis mon projet à exécution.

À travers ce simple constat, je viens de m’exprimer sur cette page avec une sincérité dont je n’ai pas l’habitude. À vrai dire, je n’ai jamais été aussi franche. Cela fait un moment que je n’écris plus de cartes postales, sans parler de lettres, et je n’ai jamais tenu de journal intime. Les mots m’ont toujours narguée, tournoyant sans répit dans ma tête. Des pensées que me paraissaient révélatrices, originales tant que je les gardais prisonnières, s’effritaient durant leur brève course dans l’atmosphère et mouraient dès qu’elles touchaient le papier. Comme si le simple passage de mon for intérieur au dehors suffisait à les flétrir.

Page 13

Avant même le commencement, un interlude sur les amours des baleines. Puis, incisifs, les mots sont plaqués : « J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Dix-sept quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » Fatalement, l’auteure capte notre attention, notre désir – un peu pervers peut-être – d’en savoir plus. Ah oui ? Et comment ? Pourquoi ? Les chapitres s’égrènent ensuite au fil des jours d’été, mêlant le passé au présent et, nécessairement, l’amour à la haine.

Eva se raconte sa vie, pour la première fois peut-être, au milieu de ses rosiers ou bien la nuit, un verre près de la main. Elle se souvient. Elle se pousse à se souvenir de la petite fille effrayée, de l’adolescente solitaire et de la femme effacée.

Maria Ernestam nous livre ici un roman frappant par son horreur ordinaire, ses amours contrariées et sa violence revancharde.

De la même auteure, lisez Le Peigne de Cléopâtre et Toujours avec toi.

Nancy Huston, Trois fois septembre

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Huston - Trois fois septembreJe ne savais pas que mon rire étais si beau, ni que rire pouvait être si agréable. À force de réfléchir au rire j’ai cessé de rire et, à la place, j’ai pensé à une phrase sur le rire. Cette phrase, j’aurais voulu la noter, mais pour la noter il aurait fallu que j’aie mon cahier, et j’ai compris que la ronde pouvait recommencer ainsi indéfiniment et qu’il me fallait changer de sujet.

« Changer de sujet sous LSD, m’avait prévenu Jonathan avant qu’on avale le papier buvard imbibé de rose, c’est comme changer de chaîne à la télévision. Dès qu’on l’a décidé, on est plongé dans un autre monde. N’oublie jamais que c’est toi la réalisatrice, toi qui contrôles les images : sinon tu auras l’impression d’être contrôlée par elles. »

Pages 96-97

Deux femmes se retrouvent le temps d’un week-end, une seule idée en tête : comprendre. Comprendre ce qui est arrivé à Selena, cette jeune fille à la fois passionnée et discrète. Comprendre ce qui faisait sa vie et ce qui a causé sa mort. Tout est consigné dans un carton fermé par un ruban rouge : lettres, poèmes et journaux intimes. Solange et Renée, la mère et la fille, se sont accordé trois jours pour lire à haute voix ces documents, ce témoignage d’une vie chaotique.

Trois fois septembre est l’un des premiers romans de Nancy Huston – et peut-être le moins connu. Et pourtant, c’est un recueil de beauté, de sensibilité, de désespoir et de poésie. Dans une Amérique qui oscille entre le mouvement hippie et la guerre du Vietnam, les idéaux s’affrontent et donnent naissance à des êtres scindés. Les individualités se mêlent à la grande histoire, s’érodent et, parfois, se dissolvent. Même l’amour, si puissant, se révèle parfois insuffisant.

Avec la poésie qu’elle confère à sa prose, l’auteure nous emmène dans un voyage initiatique, parfois tentant, parfois effrayant. On se perd dans les méandres des bonheurs et des douleurs, on oscille entre le français et l’anglais mais, finalement, on continue à suivre le fil de ces histoires. Inlassablement.

De la même auteure, lisez Lignes de faille, Instruments des ténèbres, Danse noire et Dolce Agonia.